Maintenant que nous savons que les musicien.nes peuvent prétendre transmettre une émotion musicale plutôt que la susciter (voir l’article précédent Transmettre ou susciter l’émotion ? ), nous pouvons nous demander ce que cela implique concrètement et pourquoi transmettre une émotion semble si important. Nous avons tout juste effleuré le sujet dans Transmettre ou susciter l’émotion ? , alors poussons la réflexion un cran plus loin ici en nous centrant davantage sur l’instrumentiste.
⇒ Qu’est-ce que transmettre des émotions musicales pour un.e musicien.ne ? Qu’est-ce qui nous pousse à cela ? Que se passe-t-il dans ces moments-là ?
Quand on est musicien.ne, la question de la transmission des émotions nous saute au visage en permanence. Regardez comment votre oreille peut être “attrapée” par une mélodie qui vous plaît, qui vous donne envie de bouger ou de chantonner. Observez comment votre entourage peut être critique parfois à l’écoute d’une musique exécutée de façon mécanique. On emploie même les termes “sans âme”. C’est dire l”importance des émotions dans l’écoute de la musique.
Nous, en tant que musicien.ne, nous sommes potentiellement soumis.es à ce même jugement. Cela renforce en nous cette volonté de porter une émotion au travers de nos notes, de la sentir pour nous-mêmes, mais aussi d’être capable de la partager avec les autres.
Parfait. Nous sommes donc bien concerné.es par cette question. Mais cela ne nous dit pas ce que “transmettre une émotion” veut dire. Décortiquons la chose :
Transmettre : du latin “trans”, au-delà, et “mittere”, envoyer. Littéralement envoyer au-delà. Au-delà de quoi ? Ce sont les émotions qui donnent le reste du contexte.
Émotion : du latin “movere”, mettre en mouvement. On trouve même la notion de trouble et le fait d’être ébranlé, ce qui nous ramène à une notion d’intériorité. L’émotion c’est donc le passage d’un point A à un point B grâce à une force intérieure.
Transmettre ses émotions, c’est envoyer au-delà de nous, projeter vers l’extérieur, un mouvement qui part de notre intérieur.
Pourquoi prendre le temps de poser cette définition ?
Parce qu’avec peu, elle nous dit déjà beaucoup. Elle nous dit en particulier qu’avant de sortir, l’émotion se vit dedans, elle nous habite, elle génère un mouvement en nous. Il se passe quelque chose à l’intérieur, une sorte de poussée que l’on ne maîtrise pas. Et c’est cette poussée que l’on va choisir d’envoyer au-delà de nous, que l’on va faire franchir les limites de notre corps. Une illustration de ce phénomène c’est cette musique qui d’abord capte notre attention, nous plaît à l’écoute, puis nous donne le sourire, nous fait remuer la tête en rythme, jusqu’à nous faire esquisser quelques timides pas de danse, ou nous déhancher furieusement.
On distingue donc bien deux étapes : la poussée intérieure initiale (nous verrons qu’avant cela, il se passe d’autres choses, mais pour le moment, partons de là), puis sa projection (ou non selon la volonté de la personne) vers l’extérieur, vers le monde.
Transmettre ses émotions, c’est donc bien faire le choix de partager au monde tout ou partie de ce qu’il se passe au dedans.
A présent, on peut se demander pourquoi en tant que musicien.ne nous cherchons à faire cela. On pourrait penser qu’il s’agit d’un élan égocentrique qui placerait nos émotions personnelles avant tout le reste et introduirait, par ce biais, une hiérarchie entre nos émotions et celles des autres : je partage, les autres reçoivent. Mes émotions valent la peine d’être partagées, les autres n’en sont que les destinataires. Cependant, s’en tenir à cette vision, c’est oublier que la musique est un art et que les musicien.nes sont les vecteurs de cet art.
Première piste de réflexion : partager notre intériorité aux autres par la musique, c’est d’abord entrer en communication avec notre public. Que nous le connaissions ou non, qu’il soit composé de 3 ou de 1000 personnes.
Partager c’est communiquer. La communication vise à créer des liens entre les individus, à nous rapprocher par le partage d’un même moment, d’un même vécu, d’une même réflexion ou d’une même émotion. La musique intervient donc comme un langage entre nous et les autres : c’est le liant.
Projeter ses émotions à l’extérieur, c’est prendre le risque qu’elles rencontrent d’autres intériorités et que celles-ci résonnent entre elles. Grâce à cela, on est alors présent.e pour les autres, on contribue à créer un moment unique, dans lequel les intériorités respectives vont se réunir. En tant que musicien.ne, apparaît alors le sentiment d’être davantage connecté aux autres, davantage à notre place grâce à ce que l’on joue. C’est donc aussi une forme de reconnaissance que l’on peut aller chercher par là : je contribue à créer une belle atmosphère par ma musique, à rapprocher les personnes qui m’entourent, à faire en sorte qu’elles passent un bon moment et donc je “compte” pour elles, et dans la qualité de ce moment. Sans en devenir le centre, c’est ma place dans ce groupe qui est en jeu. En somme, je suis capable de rendre ces instants mémorables et les autres s’en souviendront avec joie. Mes efforts et le travail que j’ai mis en œuvre en amont pour créer ce moment ont un sens parce qu’ils me permettent de prendre ou de conforter ma place dans le groupe.
Partager mon intériorité et ce que la musique produit en moi, c’est une façon de communiquer avec les autres, de créer des liens, de laisser une trace dans les mémoires et donc de me légitimer au sein du groupe.
Deuxième piste de réflexion : partager notre intériorité dans la musique, c’est vouloir aller au-delà de l’exécution technique.
Dans nos cours de musique, on nous apprend à jouer, c’est à dire à maîtriser techniquement à la fois notre instrument et les morceaux. On insiste sur la précision, sur le rythme, le tempo, la durée des notes, les liaisons, les détachés, les nuances… En bref, sur la conformité à ce qui est écrit.
Or, rentrer dans la musique uniquement par cette porte c’est laisser de côté le volet esthétique*. La musique étant un art, il s’agit d’une combinaison entre une technique et une esthétique, pas le résultat de l’une des deux. L’esthétique nourrit la technique (exemple : je cherche à rendre de la force et de l’aplomb à tel endroit du morceau, donc je vais jouer fort, détacher mes notes tout les ancrant dans la durée) et la technique nourrit l’esthétique (exemple : je vois un crescendo noté sur ma partition, ce qui m’inspire la force de la phrase musicale).
Un morceau que l’on dit “beau” est le fruit d’une technique maîtrisée et d’une esthétique portée par l’interprète. Si la technique reste plutôt enfermée dans l’espace du savoir-faire, l’esthétique laisse place au sentiment, au ressenti. C’est à cet endroit que notre subjectivité individuelle, notre unicité rentre en jeu. Ce qui se passe à l’intérieur dispose donc d’un espace où se déployer et vient compléter ou soutenir l’exécution technique. Quand on cherche à ajouter un peu de nous dans notre musique, on cherche aussi à créer quelque chose de beau, d’harmonieux qui génère une émotion chez notre public. Partager son intériorité via la musique, c’est le début d’une recherche du beau en tant qu’universel. C’est tirer notre art vers un point de jonction partagé par une majorité d’entre nous. C’est à nouveau chercher à réunir, à créer du lien entre les personnes.
****** Bien sûr, certains apprentissages font la place belle à l’esthétique, mais beaucoup de musicien.nes que je côtoie confirment que les deux volets sont souvent détachés et séquentiels, ce qui parfois ne permet d’arriver au second volet.*
Transmettre ses émotions en musique, pour les musicien.nes, c’est donc voyager de l’intérieur vers l’extérieur, du personnel ou de l’intime vers un certain universel. Dans Transmettre ou susciter l’émotion ?, la dimension universelle de la transmission apparaissait dans le fait que l’essentiel des personnes identifie les émotions musicales jouées : on se rejoint par la reconnaissance d’une émotion, parce que l’on partage un référentiel émotionnel commun. Mais la recherche du beau dans notre interprétation musicale nous fait aussi toucher du doigt l’universel. Et c’est notre travail esthétique de musicien.ne, qui prend sa source dans notre intériorité-même, qui rend cela possible.