Un point de vigilance qui revient souvent quand on joue de la musique c’est l’expressivité de notre jeu. Sujet simple en apparence mais qui cache un souhait profond : partager nos émotions et ressentis avec celles et ceux qui nous écoutent.
⇒ On cherche donc à susciter chez les autres ce que nous fait la musique. Mais est-ce seulement possible ?
Partons, comme j’aime le faire, de la définition des termes. Que signifie exactement susciter ? Regardons ce que nous dit le Larousse.
Susciter : peu de choix dans les acceptions possibles, il s’agit tout simplement de “faire naître, déclencher, être la cause directe de quelque chose”, ici, d’une émotion ou d’un ressenti.
Ayant discuté avec un certain nombre de musicien.nes, je pense que la plupart se situe dans ce registre. Le rôle y est très valorisant : les musicien.nes sont dans ce cas de vrais pivots, ce sont les déclencheurs par le fait de jouer d’une façon qui leur est propre. C’est leur interprétation qui génère l’émotion dans le public.
Mais si la place et le souhait du musicien ou de la musicienne sont importants dans l’équation, regardons à présent du côté de celles et ceux qui écoutent afin compléter cette vision. **
Que se passe-t-il du point de vue émotionnel lorsque le public perçoit de la musique ?
Nous allons nous pencher sur les résultats de certaines études (ceux-ci peuvent être sujets à débat. Je vous demande donc de garder un esprit critique à la lecture de ce qui suit et de noter les nuances que j’introduis).
Thomas Fritz de l’Institut Max Plank (1), a montré que, même en n’ayant aucune sensibilisation à la “musique occidentale”, des personnes parvenaient à reconnaître l’émotion dominante des extraits musicaux diffusés (parmi la joie, la peur et la tristesse) dans 50 à 60% des cas. Cela signifierait que la musique comporterait “intrinsèquement” des marqueurs émotionnels reconnaissables, peu importe nos référentiels culturels. Cette capacité à reconnaître de tels marqueurs serait encore plus grande si l’on a acquis la même culture que celle à laquelle on rattache la musique diffusée.
Dans une autre étude de Kari Kallinen et Niklas Ravaja (2), on note que le public perçoit dans 100% des cas l’émotion d’une musique.
Ainsi, le public saurait reconnaître une émotion, et semble le faire de façon plutôt fiable.
Reconnaître, percevoir : nous sommes ici dans une mécanique intellectuelle d’association entre les caractéristiques particulières d’une musique (nous y reviendrons dans un autre article) et une ou plusieurs émotions. C’est un simple rapprochement entre quelque chose que l’on connaît d’une part (l’émotion), et quelque chose qui évoque ce que l’on connaît d’autre part (cette musique).
Mais reconnaître n’est pas ressentir. C’est encore autre chose.
Alors que faire en se basant sur cet apprentissage ?
Si le public est capable de reconnaître, c’est que nous avons été capables d’une chose en amont : transmettre. Comme précédemment, regardons ce que nous dit le Larousse pour ce verbe.
Transmettre : ici, il existe de nombreuse acceptions. J’en retiens deux en particulier qui se rapprochent le plus de notre contexte de réflexion. Transmettre c’est “communiquer quelque chose à quelqu'un après l'avoir reçu” mais c’est aussi “faire parvenir un phénomène d'un lieu à un autre” (dans notre cas, on pourrait considérer le lieu d’émission de notre musique et son lieu de réception).
Transmettre une émotion via la musique situerait d’abord les musicien.nes comme les premiers destinataires de l’effet de leur musique, puis comme les expéditeurs de cet effet à leur public. Une posture peut-être moins noble car dépourvue du rôle de créateur.
Si l’on continue de creuser parmi les études, on découvre que le ressenti réel d’une émotion musicale a été comparé à son identification. En la matière, S. Omar Ali et Peynircioglu, Zehra F. ont démontré que les émotions véhiculées par une musique sont souvent décrites plus fortement que les émotions ressenties (3). En somme, on identifie mieux que l’on ne ressent.
Hervé Platel, professeur en neuropsychologie à l'université de Caen, a également pu constater que certains individus comprennent l’émotion musicale sans pour autant en avoir un fort ressenti. C’est le niveau d’exposition à la musique, et donc la culture, qui va accentuer l’association musique <> émotion et progressivement créer une attente chez les personnes. Cette attente engendrera, ou non, une réponse physiologique, autrement dit un ressenti (4).
Si la reconnaissance d’une émotion musicale semble être fréquente dans un public donné, la ressentir le serait nettement moins. Notre corps ne suit donc pas nécessairement notre cerveau en la matière. Penser une émotion, n’est pas vivre une émotion. De nombreux autres critères influencent ce que la musique va réellement susciter en nous, y compris notre exposition préalable à la musique. Il semblerait donc que le ressenti soit une expérience éminemment personnelle alors que la reconnaissance, elle, se rapproche d’un certain universel.
Alors qu’en déduire de notre point de vue de musicien.ne ?
Si l’on en revient à nos définitions, il semble trop ambitieux de vouloir susciter une émotion chez notre public. Cet objectif semble quasiment inatteignable de manière systématique.
A l’inverse, vouloir transmettre une émotion, se faire le “facteur”, le “passeur” de notions quasiment universelles, semble tout à fait accessible. C’est finalement là, dans cette recherche d’universel, que l’on peut se relier, se connecter à celles et ceux qui nous écoutent : dans l’expérience partagée de la reconnaissance de l’émotion musicale. Une belle ambition, non ?
(1) Article de Fritz Thomas, Jentschke Sebastian, Gosselin Nathalie, Sammler Daniela, Peretz Isabelle, Turner Robert, Friederici Angela D. et Koelsch Stefan « Universal recognition of three basic emotions in music » publié dans Current Biology en 2009
(2) Article de Kari Kallinen et Niklas Ravaja, « Emotion perceived and emotion felt: Same and different », publié dans Musicae Scientiae en 2006
(3) Article de S. Omar Ali et Peynircioglu, Zehra F. « Intensity of emotions conveyed and elicited by familiar and unfamiliar music », publié dans Music Perception en 2010
(4) Interview d’Hervé Platel par Causa Mundi, Musique, émotion, & neuroscience