Résumé

Que l’on se produise sur scène seul ou à plusieurs, que l’on anime une fête familiale ou que l’on sorte notre ukulélé pour gratter et chanter quelques morceaux en fin de soirée pour les copains, on s’expose au regard des autres en tant que musicien·ne.

C’est un acte qui demande du courage, du leadership, une force mentale significative car c’est sortir du groupe qui forme un tout, partage un échange, un but, un repas… pour venir devant le groupe et se retrouver soudain comme le sujet d’attention de tous les autres.

Ce moment peut être plus ou moins inconfortable selon l’interaction qui se produit entre soi, ce que l’on arrive à jouer et le regard des autres.

⇒ Pourquoi est-il aussi difficile de s’exposer et qu’appréhende-t-on exactement quand on s’apprête à jouer pour d’autres personnes ?

Le regard des autres est modelé par les attentes sociales

Si l’on se penche précisément sur cette interaction à la recherche de ce qui, dans le regard des autres, va interagir avec nous, nous tombons rapidement sur ce que représente ce regard. Que porte-t-il de si spécial pour produire alternativement du confort ou de l’inconfort quand il se pose sur nous ?

Il représente le contexte dans lequel il existe. Par contexte, j’entends le mode de pensée dominant de la société où il s’inscrit. Une société est régulée par des tas de règles, dont une quantité importante sont implicites. Il s’agit des attentes sociales. Par exemple : saluer ou dire bonjour lorsque l’on rencontre une personne ou un groupe, ou bien, à l’école, lever la main pour demander à prendre la parole en classe. Ce sont là des attendus sociaux que l’on intègre jeune et qui nous permettent d’évoluer de façon sécurisée en société (sécurisée au sens de fonctionner avec un collectif et non contre un collectif). Ces règles sont donc intériorisées depuis très longtemps, se transmettent d’une génération à la suivante et garantissent une forme de “vivre ensemble”.

Si l’on ramène ce constat à la pratique musicale, s’exposer devant un groupe revient donc à se soumettre à un regard imprégné de ces attendus. Quelques exemples propres à la pratique musicale : être modeste, mais pas trop pour éviter que cela sonne faux ou bien jouer quelques morceaux, mais pas trop longtemps pour ne pas prendre toute la place. A ces attentes sociales, a priori acquises pour la plupart d’entre nous, s’ajoutent des attentes de performance qui, elles, sont nettement moins évidentes à combler. Exemples : je dois pouvoir jouer X morceaux avec peu ou pas de fautes parce que c’est un monument, si je fais des fautes, il ne faut surtout pas que je m’arrête et que j’arrive à me rattraper, si mon public chante, je dois pouvoir les suivre et m’adapter. Ces attentes de performance sont finalement aussi des attentes sociales car y répondre, c’est favoriser la création d’un lien entre soi et son public dans un moment de partage. Néanmoins, elles demandent davantage d’efforts, de concentration, elles sont davantage “à l’avant plan” de notre conscience que les règles de comportement social évoquées auparavant.

De ce fait, et sans même parler de stress, on peut dire qu’elles génèrent une anticipation et une mobilisation forte de notre part pour parvenir à les combler.

Leurs exigences, vraiment ?

A bien y réfléchir, au moment de jouer devant notre public, c’est nous qui anticipons ce qu’il attend de nous. Les autres nous disent très rarement ce qu’ils souhaitent vraiment (certaines situations ne s’y prêtent tout simplement pas et dans d’autres, le sujet n’est pas posé sur la table). Nous aussi sommes modelés par les attentes sociales puisque nous vivons dans la même société. Nous aussi avons intégré ces règles et préférences. Notre anticipation est donc davantage la projection sur les autres de nos propres attentes que les leurs, puisque celles-ci ne sont pas exprimées. Au mieux, pouvons-nous prétendre imaginer leurs attentes, avec toute l’incertitude que cet exercice comporte, avec toute la sévérité dont nous pouvons être capable à notre égard.

C’est un jeu d’équilibriste duquel nous partons bien souvent déjà perdants. Alors que nous n’avons aucune assurance de ne pas être dans le fantasme, nous mettons la barre très haut. Nous exigeons de nous-mêmes des prestations impeccables, sans canard, sans imprécision, les plus justement interprétées, parfaitement en phase avec notre public. Nous nous imposons de tels résultats comme pour diminuer notre responsabilité dans un potentiel échec à venir : celui de ne pas avoir pu combler les attentes supposées des autres. Si l’objectif est trop ambitieux, alors je ne pourrais pas être jugé négativement si je ne l’atteins pas. Mais c’est oublier que ces attentes viennent et parlent de nous, de nos souhaits de performance, de notre perfectionnisme, de nos besoins de lien social et peut-être de reconnaissance au travers de la pratique musicale.

Inversons les rôles !

Si nous prenons un dernier instant pour passer de l’autre côté et devenir public à notre tour, que constatons-nous ?

Face à un collègue ou une amie qui sort son instrument pour jouer quelques airs, réfléchissons à nos propres attentes. Que voulons-nous ? A la fête de la musique, à un concert de rue, que voulons-nous vivre en tant que spectateur.ice ?

N’est-ce pas quelque chose de plus simple que ce que nous projetions précédemment ? Un moment de joie, des émotions qui circulent, du partage, une envie de bouger en rythme, de fredonner peut-être, de rire avec complicité avec les personnes autour de nous ? Je suis convaincue que cela ressemble plus à cela, qu’à une exécution parfaite et sans erreurs aucune, où la spontanéité et les imprévus n’ont aucune place, où le contrôle est absolu.

Alors, la prochaine fois que vous prenez votre instrument pour jouer face à quelques personnes, remettez-vous cette intention, votre intention, en tête.



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Appel découverte | Camille Verleye | Cal.com