Résumé

Quand on évoque la notion de maîtrise technique, on peut rapidement avoir en tête l’image d’un.e virtuose en pleine performance avec, en face, un public bluffé et transporté par ce qu’il écoute. Une image unique et parfaite de ce que représenterait une excellente maîtrise technique. Point barre.

Mais il est dommage de ne s’en tenir qu’à cela. Nous allons voir qu’il y a d’autres façons de la concevoir, des façons notamment moins élitistes.

⇒ Comment créer de l’émotion musicale si l’on n’est pas encore dans l’excellence technique ?

Parlons “maîtrise technique”

Pour commencer, on peut comprendre la maîtrise technique de la manière dont je l’évoque dans le résumé. Dans ce cas, l’attention se porte sur **l’étendue des capacités techniques ****de l’instrumentiste. Autrement dit, on s’attache d’abord à la liste de compétences de la personne : que lui permet de faire son niveau technique avec son instrument ? Sur la palette des possibilités, combien sont acquises ? Plus il y en a, plus on dira que la personne a “une grande maîtrise technique”. Ce qui va de de paire avec cette maîtrise technique-là, c’est l’expérience ou le temps passé à travailler de nouvelles capacités. Une personne qui a passé 10 ans à passer des concours aura la plupart du temps suivi un parcours de ce type pour passer dans la catégorie suivante d’année en année : le niveau technique est toujours plus élevé avec des difficultés croissantes, ce qui demande à toujours étendre ces capacités. Schématisé, cela pourrait donner ceci :

Untitled

Une autre façon de voir la maîtrise technique est de porter son attention sur l’approfondissement des capacités. Ici la “grande maîtrise technique” est perçue comme la capacité de l’instrumentiste à réaliser avec précision et justesse ce qu’il ou elle sait faire. Ici, la question qui se pose n’est pas “sur la palette des possibilités, combien de capacités sont acquises ?”, mais plutôt “sur une échelle de perfectionnement, où en est la personne au global, mais aussi sur chaque capacité ?” Dans cette configuration, l’instrumentiste va passer du temps non pas à multiplier les nouveaux acquis, mais à ajuster, à rechercher toujours l’amélioration dans ce qu’il ou elle sait déjà faire. En reprenant l’exemple précédent, une personne pourrait passer 10 ans avec un nombre de capacités égal, mais avec l’objectif d’affiner ce qu’elle maîtrise, en se confrontant à des répertoires différents mettant en jeu ces capacités.

On pourrait représenter la 1e vision de la maîtrise technique comme ceci : un nombre de capacités qui croit fortement avec un approfondissement moindre

Untitled

Et la 2nde vision de la maîtrise technique comme ceci : un approfondissement important de chaque capacité, mais une palette qui se diversifie plus lentement

Untitled

Un vecteur de liberté

Maintenant que nous avons cette différence en tête, revenons à l’influence de cette maîtrise technique sur notre capacité à exprimer des émotions musicales et à les transmettre.

Si l’on se concentre sur la 1e vision de la maîtrise technique (= chercher à étendre ses capacités), un des gains immédiatement visibles par rapport à l’expression musicale, c’est la liberté. Plus on diversifie la palette de capacités de son jeu, plus le nombre d’univers émotionnels accessibles croît. Ce qui se joue ici, c’est la liberté de naviguer dans des zones qui nous étaient jusqu’à lors inconnues et de pouvoir exprimer davantage d’émotions, bien au-delà de la joie, de la peur ou de la tristesse par exemple. Étendre ses capacités techniques, c’est être capable d’aller chercher la surprise, la colère, le dégoût ou la confiance qui sont d’autres émotions dites “primaires”. On explore de nouvelles techniques et on les associe afin de créer une atmosphère différente pour un morceau particulier.

Par exemple : si l’on joue The Shire (La Comté), tiré de la bande originale du film Le Seigneur des Anneaux, l’émotion primaire que l’on va d’abord chercher à rendre est probablement la joie. Si l’on poursuit, on identifie rapidement une autre émotion plutôt de l’ordre de la confiance. Les capacités techniques auxquelles nous aurons recours vont bien évidemment changer d’un instrument à l’autre, mais il est évident que ce ne seront pas les mêmes pour chacune de ses émotions. La joie requiert du rebondissement et des envolées, alors que la confiance appelle davantage de fluidité et de douceur.

Perfectionner plutôt qu’élargir

Si maintenant on prend la 2nde vision de la maîtrise technique (= un approfondissement de ce que l’on connaît déjà), le gain sera celui de la précision, de la finesse de l’expression musicale. Cette fois, on ne va pas chercher à multiplier les univers émotionnels atteignables grâce à notre jeu, mais à être dans le bon dosage, dans la justesse, la bonne sensibilité par rapport au message que l’on veut transmettre dans tel ou tel morceau. Concrètement, si l’on veut instiller de la peur, on peut se demander si l’on est plutôt dans la simple appréhension, la peur ou bien la terreur absolue : le dosage ne sera pas le même, ni même peut-être les ressorts techniques. On pourrait décliner chaque émotion primaire à l’infini en intensité moindre ou supérieure. Cela ne nécessite pas forcément de passer par le vocabulaire, d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’un ressenti. C’est la compréhension de cette complexité qui influencera le jeu. Cette complexité s’acquiert avec le temps et la confrontation aux détails de la palette d’une émotion.

Par exemple : si l’on reprend le cas de The Shire pris ci-dessus, nous parlions de joie. De quelle joie s’agit-il ? Est-ce une joie qui tend vers l’excitation, une joie apaisée ou bien les deux ? Pour ma part, je sens des deux dans ce morceau, à différents moments, et je n’interprèterai pas ces passages de la même manière. Je serais par exemple plus franche sur les crescendo quand l’excitation arrive. A l’inverse, dans les moments plus paisibles, je pense que mes liaisons seraient plus marquées, pour rendre le côté rond de l’apaisement. Ce ne sont là que des exemples simples mais qui montrent que les capacités techniques, y compris les plus simples, se mettent au service de l’expression des émotions dans toute leur profondeur et variété.

Note : ici, on pourrait avancer que la dimension émotionnelle est traduite dans l’écriture du morceau et que ce n’est pas à l’interprète de choisir ce qu’il ou elle veut en faire ressortir. Pour ma part, je crois que l’interprète a un rôle évident dans ce qui est transmis. Jouer tel qu’écrit est une première chose. Y mettre de soi, de son intériorité, de sa sensibilité en est une deuxième, complémentaire, et sans doute nécessaire pour imaginer transmettre une intention émotionnelle.

Pour terminer, je crois que le niveau de maîtrise technique d’un.e instrumentiste n’influence qu’en partie sa capacité à transmettre une émotion. A mon sens, le niveau technique (au sens de l’endroit où l’on se situe entre grand débutant et expert absolu) importe moins que l’intention que l’on porte et que le travail de précision que l’on va choisir de faire, ou non, pour rapprocher son jeu de cette intention. Autrement dit, on peut jouer de la musique depuis 2 ou 3 ans et déjà parvenir à transmettre de belles nuances dans les morceaux que l’on interprète et à être dans la justesse des émotions. Bien entendu, la figure du virtuose mentionnée au début de cet article est une belle illustration (mais pas unique) de la combinaison entre l’étendue des capacités techniques et de leur approfondissement pour exprimer les émotions d’une pièce musicale. Cependant, je suis convaincue qu’il n’y a pas besoin d’en arriver à ce point d’excellence pour être déjà capable d’atteindre l’équilibre émotionnel qui nous fait rêver en tant qu’instrumentiste et qui serait susceptible de séduire l’oreille de celles et ceux qui nous écoutent.