Ça y est, le moment du concert arrive. Et avec lui, son lot d’inquiétudes et d’incertitudes… Aujourd’hui, on se concentre non pas sur l’anticipation d’un concert et les émotions vécues en amont, mais sur le moment du concert lui-même.
Dans un concert, en tant qu’instrumentiste, il est rare de ne faire aucune faute, aucune imprécision. Par contre, la façon dont sont vécues ces fautes peut être profondément différent d’un.e musicien.ne à l’autre. Si pour certaines personnes, les fautes font partie des aléas d’un concert, pour d’autres, c’est une catastrophe qui peut être difficile à supporter. Nous allons nous concentrer sur ces personnes pour qui l’expérience d’un concert “raté” va laisser une empreinte négative sur ce type d’événement. Ce vécu, même unique, peut définitivement éloigner l’instrumentiste de ces moments de partage, alors qu’ils sont supposés être porteurs d’un sentiment de connexion aux autres, d’appartenance à un groupe et vecteurs de joie.
Dès lors, comment se décentrer de ses fautes pour se reconnecter au moment du concert et aux personnes qui nous entourent ?
Quand on commence à jouer un morceau que l’on connaît lors d’un concert, on sait d’avance quels passages nous posent problème et où habituellement “ça raccroche”. On a beau l’avoir travaillé maintes et maintes fois, on sait ces endroits plus fragiles que les autres.
Dans un concert, notre état émotionnel est modifié par rapport à d’habitude car le stress est plus fort. Cela a pour effet de diriger toute notre énergie vers un objectif (faire en sorte que cela s’achève rapidement), et de nous rendre plus réactifs ou sensibles aux événements extérieurs car notre capacité émotionnelle est déjà saturée ou proche de l’être.
Dans ce contexte, une ou plusieurs fautes peuvent être considérées comme des événements extérieurs qui vont saturer encore davantage notre capacité émotionnelle.
Si l’on schématise, on peut imaginer que toute notre attention est tournée vers le concert, nos partitions, notre instrument, notre performance sur les morceaux, notre chef.fe d’orchestre s’il y en a un.e… La survenue d’une faute comme événement perturbateur capte alors une part de notre attention qui n’est plus disponible pour jouer notre morceau comme attendu. Comme il s’agit d’un imprévu que nous n’avons pas l’espace d’encaisser, notre stress augmente à nouveau, réduisant encore notre capacité émotionnelle à gérer d’autres imprévus.
On connaît tous l’engrenage infernal où nous enchaînons les fautes à partir de la première. Cet enchaînement me paraît directement lié au phénomène décrit ci-dessus.
Or, dans nos morceaux, on ne fait pas que des fautes. Il existe plein de passages qui ne nous posent pas problème et qui s’enchaînent correctement. Ces passages ont tendance à passer inaperçus à nos yeux car c’est une habitude pour nous qu’ils se déroulent sans accroc. On ne les relève plus : c’est “normal”.
En concert, nous aurions pourtant tout intérêt à équilibrer notre perception de la réalité en observant aussi bien ce qui raccroche que ce qui se joue avec fluidité. Cela freinerait l’augmentation de notre stress et la chute de notre capacité émotionnelle disponible. Nous aurions alors dans notre tête une succession de victorieux “Ah cool, ça passe, ça rend bien !“ et de “Oh non…” déçus, et plus seulement des “Oh non, c’est pas vrai, pas encore !” toujours plus défaitistes que les précédents.
Bien entendu, il ne s’agit pas là de diminuer voire d’ignorer les événements perturbateurs et ce que cela créé comme émotion en nous. Ces événements et leurs conséquences sur nous existent bel et bien et ont toute leur place.
Pour autant, on cherche tout de même à freiner l’évolution “naturelle” de ces phénomènes par rapport à la situation où l’on ne ferait rien.
La première étape pour cela est effectivement de reconnaître l’effet que ces erreurs ont sur nous. On se sent déstabilisé. Et si elles s’enchaînent, alors notre stress peut facilement se convertir en frustration, voire en colère dirigée contre nous. Et tout cela est parfaitement entendable : on obtient un résultat qui n’est pas à la hauteur de ce que l’on attendait, donc on se juge soi-même et on pense que les autres nous jugent encore plus sévèrement que nous-même. Ces émotions sont le résultat d’une boucle qui s’auto-alimente et dont on va chercher à s’extraire.
Reconnaître les effets de ces émotions, c’est déjà adopter une attitude qui ne s’inscrit pas dans une lutte contre eux ou contre nous-mêmes (au risque de finir comme Don Quichotte se battant contre des moulins).
Reconnaître donc.
Puis, considérer qu’il existe en nous d’autres forces de traction, d’autres forces motrices à l’œuvre. Celles qui nous intéressent, en l’occurrence, sont celles qui vont nous aider à nous extraire de la boucle infinie évoquée précédemment. Ces forces peuvent être la volonté de passer un bon moment, celle de partager de la joie et du bonheur avec les personnes qui nous entourent, la volonté de participer au concert, peut-être de faire corps avec les autres instrumentistes autour, la volonté de se challenger ou d’apprendre... Toutes ces forces prennent une place plus ou moins grande en nous. Il s’agit d’en identifier une ou deux plus présentes que les autres, ayant une force de traction plus forte, et de leur donner encore plus de place afin d’équilibrer l’espace pris par notre sentiment de déstabilisation. Ainsi, il est possible de rétablir une assiette satisfaisante, plus nuancée.